{"id":541,"date":"2019-08-23T11:47:13","date_gmt":"2019-08-23T11:47:13","guid":{"rendered":"https:\/\/toto.denisgodefroy.fr\/?p=541"},"modified":"2019-08-25T16:53:56","modified_gmt":"2019-08-25T16:53:56","slug":"une-nuit-debauche","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/denisgodefroy.fr\/en\/une-nuit-debauche","title":{"rendered":"Une nuit d&rsquo;\u00e9bauche"},"content":{"rendered":"\n<div id=\"lipsum\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Un soir d\u2019octobre 1985 \u2013 vingt et une heures \u2013, Godefroy se pr\u00e9pare \u00e0 couvrir un long papier agraf\u00e9 ( 4 x 1,70 m) au fond de la sc\u00e8ne, le temps d\u2019un concert \u2013 2 heures \u2013 rondement men\u00e9 par Steve Lacy, Steve Potts, Ir\u00e8ne Aebi \u2013 deux saxos, une chanteuse. Le peintre a pris le parti risqu\u00e9 \u2013 moins spectaculaire \u2013 d\u2019\u00e9vacuer la couleur pour user de graphite, de plombagine et du jeu des gris-noirs-blancs-mats-brillants \u2013 espace d\u2018un dessin trait\u00e9 comme peinture.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019\u00e9v\u00e9nement est \u00e0 chaque fois unique, le d\u00e9roulement inattendu, la tension extr\u00eame. Premi\u00e8re exp\u00e9rience, deux heures pour ex\u00e9cuter. \u00ab\u00a0La couleur demande du temps.\u00a0\u00bb Pas de regret. Le papier est tendu, baigne dans une lumi\u00e8re rose, dor\u00e9e, blanche, bleut\u00e9e au gr\u00e9 du jeu des projecteurs. L\u2019\u00e9clairage du spectacle est \u00e0 peine supportable\u2026 Les partitions sont dress\u00e9es, les pupitres charg\u00e9s de propos d\u2019artiste, support du chant, amorces de grandes libert\u00e9s des phrases. Il s\u2019agit de propos de Braque dont la tombe n\u2019est pas \u00e0 cent kilom\u00e8tres de l\u00e0, au bord d\u2019une falaise. D\u2019ailleurs, tout le monde, ce soir, est au bord d\u2019une falaise\u2026 Le chant scandera de temps \u00e0 autre une phrase de ce peintre, tremplin pour le souffle, lanc\u00e9 de la ligne m\u00e9lodique improvis\u00e9e. Godefroy r\u00eavait de jouer une telle partition\u2026 Quoi de plus ad\u00e9quat et de plus r\u00e9alisable, ce soir\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sur la sc\u00e8ne, mat\u00e9riel et mat\u00e9riaux sont r\u00e9unis\u00a0: un old fine, du diluant pour la p\u00e2te, des poudres, des crayons, des tampons\u2026 Le sol est jonch\u00e9 de photographies de paysages marins, noir et blanc, gris de toutes nuances. Elles sont pass\u00e9es entre les mains des musiciens avant le concert, comme une information essentielle\u2026 avant pour apr\u00e8s\u2026 aujourd\u2019hui pour hier\u2026 ce soir, pour un temps sans temps\u2026 Pour une fois et toujours comme \u00e7a\u2026 Ce faisant, il a gliss\u00e9 \u00e0 l\u2019oreille du musicien\u00a0: \u00ab\u00a0ce soir, j\u2019fais du Gr\u00e9co\u00a0!\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La sc\u00e8ne ressemble encore \u00e0 un paysage zen aux \u00e9l\u00e9ments minutieusement agenc\u00e9s\u00a0: photos, pinceaux, pupitres, instruments fich\u00e9s au sol, un vaste horizon de papier calme et blanc\u2026 et du noir tout autour, source de la perturbation \u00e0 venir. Un instant \u00e9mergent des ombres, des passant, des flashs. Le peintre est assis dans un silence souverain, la t\u00eate dans les mains, dans les pinceaux d\u00e9j\u00e0, occup\u00e9 \u00e0 rassembler les forces, les souvenirs, les raisons\u2026 Pourquoi le d\u00e9sir de cette tourmente\u00a0? Un temps pour m\u00e9diter avant de commencer. [\u2026]<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0J\u2019ai le souci de me mettre \u00e0 l\u2019unisson de la nature bien plus que de la torpiller\u2026\u00a0\u00bb Une amorce dans le solo au d\u00e9part. Saxo des anges. Positionnements, mesures \u2013 rep\u00e8res \u2013 bandes adh\u00e9sives, bordures coll\u00e9es, sur le papier \u2013 canalisation du d\u00e9bordement \u00e0 pr\u00e9voir \u2013 hors d\u00e9lire. [\u2026]<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Il faut arriver \u00e0 une certaine temp\u00e9rature qui rendent les choses mall\u00e9ables\u2026\u00a0\u00bb\u2026 Maintenant des plans se sont form\u00e9s\u2026 Les gris se lavent, se galbent, s\u2019\u00e9tiolent, effacent progressivement les bandes laiss\u00e9es vierges un temps. Mais leurs bords extr\u00eames retiennent\u2026 je ne sais quoi\u2026 d\u2019une p\u00e2le fronti\u00e8re \u00e0 peine perceptible. Marques d\u00e9j\u00e0 pass\u00e9es de l\u2019affrontement au blanc, juxtapos\u00e9es aux traits plus insistants, aux \u00e0-plats plus concentr\u00e9s, plus d\u00e9cisifs, mordants, prolongeant, achevant \u2013 compl\u00e9tant \u2013 d\u00e9gradant \u2013 superposant \u2013 recouvrant \u2013 exc\u00e9dant ou reliant doucement les plans \u00e9pars, les masses morcel\u00e9es d\u2019un tout en pleine d\u00e9b\u00e2cle [\u2026] De grands intervalles laiss\u00e9s blancs attendent leur traitement. Comme si la musique ne les avait pas encore investis. Le processus s\u2019est en effet ralenti. Au profit d\u2019un peaufinage des surfaces noircies [\u2026] Le papier s\u2019obscurcit avec la nuit. La d\u00e9pression des plans se prononce\u00a0: \u00ab\u00a0je suis confront\u00e9 en permanence avec l\u2019obscurit\u00e9 que prosa\u00efquement j\u2019appelle le mal.\u00a0\u00bb (Godefroy) [\u2026]<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Les moyens limit\u00e9s engendrent les formes nouvelles, invitent \u00e0 la cr\u00e9ation, font des styles\u2026\u00a0\u00bb Une photo est l\u00e0, toujours suspendue, au bord gauche, pour la m\u00e9moire vive qui absorbe traits, couleurs, formes se d\u00e9tachant doucement de sa mati\u00e8re, comme vomie, expuls\u00e9e, \u00e9ject\u00e9e. L\u2019image est tamis\u00e9e par le cerveau et s\u2019\u00e9tale du bout des doigts qui se sont mis \u00e0 penser et \u00e0 op\u00e9rer sa conversion toute arithm\u00e9tique\u00a0: \u00ab\u00a0j\u2019\u00e9cris avec la photo et je m\u2019exprime avec la musique\u00a0\u00bb (Godefroy). Dans un moment de transition, il dit vouloir faire \u00ab\u00a0quelque chose de presque noir\u00a0\u00bb. Et l\u2019inimaginable travail de finesse ne cesse d\u00e8s lors de ne pas&#8230; pas \u00e0 pas\u2026 ne pas s\u2019investir. \u00c0 moins d\u2019un m\u00e8tre, il faut la bonne distance. Toutes ces brillances estomp\u00e9es, ces coups de crayon absorb\u00e9s, ces couches superpos\u00e9es, ces fragments ponc\u00e9s \u00e0 des intensit\u00e9s variables.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Comment les voir ces noirs\u00a0? Les odeurs de t\u00e9r\u00e9benthine flottent dans la p\u00e9nombre spectaculaire. Avec la mine de plomb, une odeur particuli\u00e8rement vive d\u2019un encens particuli\u00e8rement fort. Pour l\u2019office. En coulisse. Le peintre ne cesse de r\u00e9p\u00e9ter qu\u2019il n\u2019y voit rien, qu\u2019il est aveugl\u00e9 par le trop blanc \u2013 le luminant \u2013, le trop prenant. \u00c0 quoi maintenant il va falloir faire la peau\u2026 lui trouer les os\u2026 lui caresser sa courbure\u2026 nuancer son indiff\u00e9renci\u00e9\u2026 qu\u2019il faut traiter de tous ses noms\u2026 par tous ses surnoms\u2026 renverser son anonym\u00e9&#8230; Lumi\u00e8re \/ muli\u00e8re\u2026 meurtri\u00e8re\u2026 Faut la casser, l\u2019insupport\u00e9e, la traverser. D\u00e9chirer. Feindre. \u00c9branler. Autrement l\u2019imaginer. La t\u00eate renvers\u00e9e, la faire de nouveau rentrer dans son noir\u2026 \u00ab\u00a0J\u2019ai devant moi un vrai miroir\u00a0\u00bb (Godefroy). [\u2026] Et dans le silence total\u2026 souverainement\u2026 de passage\u2026 se d\u00e9tache l\u00e9g\u00e8rement r\u00eav\u00e9 noir bleut\u00e9\u2026 un paysage\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Robert Carmyne<\/strong><\/p>\n<p><em>\u00ab\u00a0Denis Godefroy (1949-1997)\u00a0\u00bb<\/em>, France, Somogy \u00c9ditions d&rsquo;Art, 2003, p.88.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>In<\/em> Robert Carmyne, Jean-Claude Th\u00e9venin, <em>Godefroy, Nuits d\u2019\u00e9bauche<\/em>, Rouen, Imprimerie Morault, 1986.<\/p>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"","protected":false},"author":1,"featured_media":274,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[6],"tags":[],"class_list":["post-541","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-textes"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/denisgodefroy.fr\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/541","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/denisgodefroy.fr\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/denisgodefroy.fr\/en\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/denisgodefroy.fr\/en\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/denisgodefroy.fr\/en\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=541"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/denisgodefroy.fr\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/541\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1404,"href":"https:\/\/denisgodefroy.fr\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/541\/revisions\/1404"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/denisgodefroy.fr\/en\/wp-json\/wp\/v2\/media\/274"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/denisgodefroy.fr\/en\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=541"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/denisgodefroy.fr\/en\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=541"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/denisgodefroy.fr\/en\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=541"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}