{"id":545,"date":"2019-08-23T11:54:54","date_gmt":"2019-08-23T11:54:54","guid":{"rendered":"https:\/\/toto.denisgodefroy.fr\/?p=545"},"modified":"2019-08-26T10:09:51","modified_gmt":"2019-08-26T10:09:51","slug":"fou-denfer-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/denisgodefroy.fr\/en\/fou-denfer-2","title":{"rendered":"Fou d&rsquo;enfer"},"content":{"rendered":"\n<div id=\"lipsum\" style=\"text-align: justify;\">\n<blockquote>\n<p>\u00ab [\u2026] J\u2019ai entendu ces mots : \u201cSi je me transcolore, ne t\u2019\u00e9tonne pas ; car \u00e0 mesure que je parlerai, tu verras se transcolorer aussi tout esprit qui m\u2019est proche. Celui qui, sur terre, usurpe ma place\u2026 a fait du lieu o\u00f9 j\u2019ai souffert un cloaque de sang et de d\u00e9bauches qui r\u00e9jouit le pervers tomb\u00e9 de haut.\u201d Je vis alors le ciel couvert de cette m\u00eame teinte que produit, le soir et le matin, au levant et au couchant, le soleil cache par des nuages. \u00bb <strong>Dante<\/strong>, <em>Paradis<\/em>.<\/p>\n<\/blockquote>\n<\/div>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0<\/p>\n<div id=\"lipsum\">\n<p style=\"text-align: justify;\">En t\u00eate, un dessin, r\u00e9p\u00e9t\u00e9 dans la peinture \u2013 x fois \u2013 autant qu\u2019il sera n\u00e9cessaire, jusqu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9puisement d\u2019une s\u00e9rie en \u0153uvre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Une mise \u00e0 l\u2019\u0153uvre comme la mise \u00e0 mort d\u2019un motif de la nature [deux branches inclin\u00e9es, obliques, s\u2019entrecroisant et laissant percevoir, \u00e0 l\u2019horizon, dans sa composition accidentelle, contingente, une trou\u00e9e de lumi\u00e8re&#8230;]. Rouge, ce pourrait \u00eatre un lieu d\u2019enfer, son entr\u00e9e escarp\u00e9e, une de ses portes d\u00e9rob\u00e9es au regard, dans les brumes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La surface est un trou d\u2019espace, un semblant de vide o\u00f9 les noirs color\u00e9s se brisent ou se r\u00e9fractent en la traversant ou se r\u00e9fl\u00e9chissent en s\u2019y heurtant. \u00catre picturalement fou pour persister \u00e0 traquer la trace d\u2019horreur per\u00e7ue \u00e0 m\u00eame le motif, non pour s\u2019en tenir \u00e0 cadrer \u00e0 distance la vision perc\u00e9e, mais pour en amorcer la descente au risque d\u2019une chute, vertige sublime, dans le gouffre tendu de la peinture. D\u2019o\u00f9 ces plans d\u2019enfer, en direct, comme habit\u00e9s du souffle soufr\u00e9 de Satan re\u00e7u en plein les figures, avec toute la noirceur des lieux ainsi visit\u00e9s, travers\u00e9s, pass\u00e9s et repass\u00e9s entre les couches.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Se d\u00e9couvre alors un passage de l\u2019enfer du dessin (la traque de l\u2019\u00e9motion \u00e0 vif) \u00e0 la s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 de l\u2019\u00e9criture, du tourment de la peinture \u00e0 la m\u00e9moire du paysage, travesti de ses mati\u00e8res. Un passage par les noirs. Des noirs color\u00e9s. Les fonds se devinent extr\u00eamement chromatiques, satur\u00e9s, sous les griffures, les frottements, [nodosit\u00e9s v\u00e9g\u00e9tales], les heurts de crayons, avec les mati\u00e8res color\u00e9es et avec les supports. Mais leur recouvrement progressif, impitoyablement successif, trouve le ressort d\u2019un d\u00e9sir affirm\u00e9 d\u2019y perdre quelque chose. Mais de quoi ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La perte s\u2019est inaugur\u00e9e de l\u2019abandon des valeurs chromatiques pures pour que le passage des lumi\u00e8res aux ombres op\u00e8re du fond m\u00eame des noirs. Le dessein ici consiste \u00e0 expurger la lumi\u00e8re de sa d\u00e9-composition spectrale pour qu\u2019elle agisse enfin, d\u00e9barrass\u00e9e de ses incarnations pigmentaires, de son lit de mati\u00e8re \u2013 source secondaire de la nature : son omnipotente et banale fatigante et \u00e9coeurante verdeur, son halo jaun\u00e2tre, son enracinement profond dans la terre et la terreur des rouges, des bruns, des orang\u00e9s\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Elle agit d\u00e9sormais en glissant vers les bleus violent\u00e9s que la lumi\u00e8re trouve dans son ombre : de ces couleurs aux portes du noir, jusqu\u2019\u00e0 la derni\u00e8re, \u00e0 maintenir son apparition, juste au bord de son \u00e9clipse totale.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab Souviens-toi de mes paroles ; redis-les telles quelles \u00e0 ceux qui jouissent de cette vie qui est un courir-vers-la-mort. Et quand tu les \u00e9criras, n\u2019oublie pas de dire dans quel \u00e9tat est l\u2019arbre que tu as vu attaquer au moins deux fois. \u00bb <strong>Dante<\/strong>, <em>Purgatoire<\/em>.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Devant ces peintures, et plus au dedans, c\u2019est la peur qui s\u2019installe dans le regard \u2013 l\u2019\u0153il d\u2019autant plus d\u00e9sabus\u00e9 de leurs effets de nature. Le paysage n\u2019y est conserv\u00e9 que par d\u2019infimes d\u00e9tails, des traits orient\u00e9s vers des figures \u00e9vanouies, ainsi que par parcelles mi-color\u00e9es (ou rabattues) et par des fragments de pigments persistants, tenaces dans les interstices de la vague couverture noire, poudres enrob\u00e9es dans sa masse.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sur ces surfaces noires qui nous restent encore \u00e0 voir, la lumi\u00e8re va jouer enfin libre. Et jouir de cette libert\u00e9 d\u2019\u00e9clairage incolore (ou \u00ab\u00a0transcolore\u00a0\u00bb) selon les plans vis\u00e9s, diff\u00e9renciant, pourquoi pas, des \u00e9l\u00e9ments de paysage, mais plus essentiellement \u2013 au-del\u00e0 du motif, de la toile et des moyens \u2013 pour explorer les bords insoup\u00e7onn\u00e9s d\u2019une trou\u00e9e de visible : volutes de flammes, fum\u00e9es noir\u00e2tres, vapeurs suffocantes, lieux des supplices et des supplications, espace des mati\u00e8res incarn\u00e9es d\u00e9sordonn\u00e9es \u2013 une aire des gestes affol\u00e9s et des corps amoncel\u00e9s au dernier cercle \u2013 au point m\u00eame de son retournement en un espace o\u00f9 purger les mati\u00e8res \u2013 un passage dans l\u2019enfer des paysages choisis et des vies r\u00eav\u00e9es et impassibles.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0C\u2019est effrayant la vie\u00a0\u00bb, r\u00e9p\u00e9tait souvent C\u00e9zanne, qui eut \u00e0 habiter une rue de l\u2019Enfer.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est au m\u00eame instant la figure d\u2019un trou retourn\u00e9 qui est donn\u00e9 \u00e0 voir, saillant comme un sexe \u00e9rig\u00e9, un arbre, un bout v\u00e9g\u00e9tal, r\u00e9pandant ses mati\u00e8res d\u2019engendrement en s\u2019\u00e9talant sur toute la surface \u2013 espace d\u00e9pli\u00e9 qui \u00e9claire subtilement son grouillement de signes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En quoi ces dessins, ces peintures \u00e9chappent au formalisme du jeu, avec le noir et la surface, vides et pleins, toiles et bordures, gestes et postures, jeux mineurs, compulsivement monotones.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c0 quoi bon cette exhibition ? Cet aller-retour d\u2019enfer nous conduirait, pour qui s\u2019y risque, sur les chemins de traverse, pentes abruptes et autres sentiers perdus qui balisent nos paysages dispers\u00e9s, mentaux \u2013 corps, objets, pulsions, sensations, perceptions, raisons \u2013 non pour en comptabiliser les exploits possibles ou en narrer les grandes sc\u00e8nes obsc\u00e8nes et color\u00e9es ou dessiner les contours esquiss\u00e9s de nos fantasmes en acte, mais pour en signifier le fond vide \u2013 un rien \u2013 n\u00e9ant des lumi\u00e8res d\u2019o\u00f9 \u00e9mergent comme y retournent nos sublimes constructions (d\u00e9s)enchant\u00e9es : affects, pri\u00e8res, hymnes \u00e0 la vie, \u00e0 la mort, joies et chants de revendications, suppliques et repentances, plaintes, jouissantes, tourments et col\u00e8res noires\u2026 C\u2019est tout un.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Toute une vie de peinture et une \u0153uvre travaill\u00e9e au corps \u00e0 corps par la mort vue de face et dont la superposition \u00e9clips\u00e9e serait plus que m\u00e9taphore, l\u2019\u00e9criture m\u00eame de ses vibrations, dans les noirs, dans le peu de lumi\u00e8re purg\u00e9e qui nous reste\u2026 d\u2019esp\u00e9rer, hors des lieux et de tous temps, infiniment la permanence.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La facture est concr\u00e8te, les op\u00e9rations rep\u00e9rables, un savoir est pos\u00e9 plus qu\u2019un regard port\u00e9 sur cette nouvelle s\u00e9rie noire : par ses mouvements variant infiniment ses points de vue, sa focale affol\u00e9e, l\u2019\u0153il poursuit l\u2019instabilit\u00e9 du jeu des lumi\u00e8res orient\u00e9es, absorb\u00e9es, r\u00e9fl\u00e9chies, filtr\u00e9es, glissantes, rebondissantes, satur\u00e9es, lav\u00e9es ou bris\u00e9es. D\u00e9ception du noir qui fait place \u00e0 une r\u00e9ception des noirs. Les t\u00e9n\u00e8bres, ici, sont habit\u00e9s, \u00e9clair\u00e9s de face puis de biais.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ici, pourquoi pas, un bleu nuit pour un plan a\u00e9r\u00e9 \u2013 noir-velours, moir\u00e9 vert [pour un fond feuill\u00e9] \u2013 gris mat, argent ou l\u00e9g\u00e8rement teint\u00e9 violac\u00e9, pourpre [pour une partie bois\u00e9e], un orang\u00e9 plus soutenu [pour marquer l\u2019horizon des cimes], un rose pour une autre pointe d\u2019espace entre ciel \u00e9ther\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un pas de c\u00f4t\u00e9, un mouvement de t\u00eate, un clignement d\u2019\u0153il, une nouvelle mise au point et tout est invers\u00e9. Plans, valeurs, figures, composition, tout s\u2019est d\u00e9plac\u00e9\u2026 Pourtant issu d\u2019un seul et m\u00eame premier crayon, on ne voit jamais deux fois le m\u00eame paysage.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019\u0153il s\u2019\u00e9puise \u00e0 la fin\u2026 autant qu\u2019un fou d\u2019artiste s\u2019est ext\u00e9nu\u00e9 et ne cesse d\u2019en faire et d\u2019en refaire les nuits de sa peinture. \u0152uvre picturalement insens\u00e9e o\u00f9 toute question esth\u00e9tique tend \u00e0 se briser avant m\u00eame d\u2019\u00eatre forg\u00e9e. \u0152uvre folle, convaincue d\u2019offrir ce spectacle d\u2019un enfer travers\u00e9 \u00e0 grands pas, au-del\u00e0 de ses damnations. \u0152uvre assur\u00e9e d\u2019exposer la logique invers\u00e9e du trajet des lumi\u00e8res \u2013 qui ne va plus de sa source, inspir\u00e9e, c\u00e9leste, aux corps traqu\u00e9s par elles mais qui va sourdre de la nuit m\u00eame des corps \u2013 pour \u00e0 son tour le pi\u00e9ger, le d\u00e9jouer et pour finir, lui faire rendre tout son myst\u00e8re.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Oui, il est vivant ; j\u2019ai \u00e9t\u00e9 charg\u00e9 seul de le guider dans le noir ab\u00eeme. C\u2019est la n\u00e9cessit\u00e9 et non le plaisir qui le conduit ici. Une voix c\u00e9leste a suspendu ses chants divins pour m\u2019instruire de ce nouvel usage.\u00a0\u00bb <strong>Dante<\/strong>, <em>Enfer<\/em>.<\/p>\n<\/blockquote>\n<\/div>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0<\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<div id=\"lipsum\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Robert Carmyne\u00a0<\/strong><\/p>\n<p><em>\u00ab\u00a0Denis Godefroy (1949-1997)\u00a0\u00bb<\/em>, France, Somogy \u00c9ditions d&rsquo;Art, 2003, p.100-101.<\/p>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"","protected":false},"author":1,"featured_media":264,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[6],"tags":[],"class_list":["post-545","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-textes"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/denisgodefroy.fr\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/545","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/denisgodefroy.fr\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/denisgodefroy.fr\/en\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/denisgodefroy.fr\/en\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/denisgodefroy.fr\/en\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=545"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/denisgodefroy.fr\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/545\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":600,"href":"https:\/\/denisgodefroy.fr\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/545\/revisions\/600"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/denisgodefroy.fr\/en\/wp-json\/wp\/v2\/media\/264"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/denisgodefroy.fr\/en\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=545"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/denisgodefroy.fr\/en\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=545"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/denisgodefroy.fr\/en\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=545"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}