Huit notes sur les dessins de Denis Godefroy

1.

Ici, ce sont des notes sur des dessins : fragments de réflexions, évocations rapides de références et de rêveries, petits jeux avec les mots, avec les arbres, avec les traits et les surfaces. Et au moment où j’écris ces notes, je pense, bien sûr, à des notes d’un autre type : chants grégoriens ou Le Couronnement de Poppée de Monteverdi, que Denis Godefroy écoute dans sa voiture arrêtée pendant qu’il dessine, vus à travers le pare-brise, les cimes des arbres, leurs troncs, une charrette de foin sur un chemin.

 

2.

Ses dessins ont pour origine au moins autant ce que ses oreilles entendent que ce que ses yeux voient. Chaque dessin est une sorte de libre partition, liée à des musiques autant qu’à des vues.

 

3.

« J’aime le paysage. Je n’aime guère la nature », me dit Denis Godefroy. Il se méfie de toute fusion, de toute effusion. Il n’adhère pas à la nature. Il ne se perd pas en elle. Il ne se laisse pas aller. Il n’abandonne pas. Il ne colle pas à elle. Il ne lui voue pas de culte. Il garde ses distances. Il la regarde depuis l’observatoire mobile que constitue sa voiture, à travers une vitre. On pourrait dire que pour lui, l’automobile est l’accessoire nécessaire du peintre de plein air.

 

4.

Denis Godefroy dit aussi : « La nature est un tel bordel qu’on peut en tirer une composition. » Pour dessiner, Denis Godefroy a besoin du chaos. Il part du chaos. Il souhaite rencontrer une situation complexe et qui ne lui plaît qu’à moitié. Il en isole des éléments qui manifestent un certain ordre.

 

5.

Au départ, dans ses dessins, les lignes comptaient surtout : les traits que constituent les branches. Maintenant, il s’intéresse de plus en plus aux surfaces, aux étagements de plans.

 

6.

Dans les dessins, des analogies surgissent. Certaines suggèrent que la forêt est une architecture. Des voûtes s’y laissent deviner dans les frondaisons. Sans peut-être le savoir, Denis Godefroy retrouve certaines rêveries de l’architecture gothique, rêveries qu’a étudiées le grand historien d’art Jurgis Baltrusaitis. On citera ici Chateaubriand : « Ces voûtes ciselées en feuillages, ces jambages qui appuient les murs et finissent brusquement comme des troncs brisés, la fraîcheur des voûtes, les ténèbres du sanctuaire, les ailes obscures, les passages secrets, les portes abaissées, tout retrace les labyrinthes des bois dans les églises gothiques. »

7.

D’autres jeux de formes permettent d’entrevoir dans les feuillages des fragments de nudités féminines, en particulier des triangles pubiens. La forêt est l’espace des désirs égarés.

 

8.

Denis Godefroy n’amène pas de gomme dans sa voiture. Il n’efface jamais. Il rature, il barre, il biffe, il raye. Pour lui, la rature fait partie du tracé. Il griffonne. Il égratigne. Il agresse le papier. Il le griffe. Il y creuse des sillons. Il le marque. Bref, il dessine.

 

 

Gilbert Lascault

« Denis Godefroy (1949-1997) », France, Somogy Éditions d’Art, 2003, p.150.